ANNABELLE CHALUFOUR
Pérégrinations maritimes d'un ciré jaune sur talons de 12
Comment passer d’une vie bien rangée — agent immobilier en talons de 12 et manucure impeccable sur la presqu’île guérandaise — à celle de marin sur un voilier de dix tonnes en acier ?
Une nouvelle vie à apprivoiser, de nouveaux codes à appréhender, s’alléger tant financièrement que matériellement : tout est à recommencer. Une vie salée, humide, rouillée, ensoleillée (pas toujours), exigeante, mais jamais regrettée.
Dans ce journal de bord humoristique, lucide et satirique, Annabelle Chalufour raconte la réalité brute de la vie en mer, loin des clichés et des images retouchées des magazines. Ici, pas de décor de carte postale : seulement une existence ballottée entre liberté absolue et contraintes bien réelles.
Une aventure humaine, sincère et décapante, pour celles et ceux qui rêvent de larguer les amarres… ou qui l’ont déjà fait.
24,00 €
En stock
384 pages + 8 pages de photos
Poids total : 550 g
Format : 15,2 x 22,8 cm
EAN : 9791041596867
Illustration : Marine Carron
Quelques extraits...
ROUTE DU RHUM, STEP 2 : WHAT THE HELL AM I DOING HERE ?
Ô sainte Mer, toi qui nous fais glisser, gîter, avancer, balancer, toi qui nous épuises, nous rinces, nous abîmes, toi qui nous épies 24 h/24 par en dessous, t’en as pas marre, nan ? Faire le choix d’aller se jeter dans la gueule du loup pour ensuite choper du nord-ouest, c’était un peu osé, je te l’accorde. Mais avec 140 milles parcourus le premier jour avant la dépression (6 nœuds de moyenne, si tu fais le calcul, un record), on a cru que ce ne serait pas si dur. Et puis, on l’a prise de pleine face. Une fois. Deux fois. Comme prévu. Mais vois-tu, sainte Mer, les 50 nœuds, c’était pas trop le problème. Avec le string à l’avant — le tourmentin, dont certains n’ont même jamais vu la couleur sur leur bateau —, le vent c’est pas vraiment le souci. Le souci, en l’occurrence, mon problème, donc, c’est toi, t’sais.
Sournoise, impitoyable, épuisante, tu voudrais pas laisser mon estomac en paix, mille sabords ? Tu crois que c’est drôle de jouer à Space Mountain en plein milieu de l’Atlantique un 20 novembre ? « Vous auriez dû attendre, tout ça tout ça… », tu te dis ? Attendre un mois de plus au Portugal, c’était pas trop le programme, vois-tu. Les Antilles, c’est un peu plus à l’ouest. Alors on a choisi. Et on sait pourquoi on est là. Alors, steupl’, sois mignonne, fais un effort. L’autoroute du Sud on l’a bien choppée, le nord-ouest était bien là, mais c’était pas indiqué sur Bison Futé que l’autoroute était en travaux. Tu te rends compte, ô sainte Mer, qu’on a dû ralentir IO parce que 6 nœuds de moyenne c’est trop pour lui ? Il n’est pas habitué à faire des sauts de cabri dans tous les sens, c’est plus de son âge, enfin ! Ralentir IO, la belle image… Et si on avait pu vivre correctement, ça passait encore, mais perdre le frigo — plein, bien sûr, rapport au niveau de gaz qui a dû avoir un peu de mal à se stabiliser —, ça a été dur. C’est quand même con d’avoir une gazinière neuve et un frigo à moitié mort.
Merci de m’avoir entendue, ô sainte Mer, on est à l’aube du quatrième jour et t’as décidé d’aller dormir, enfin. Quatre jours de baston t’ont épuisée, toi aussi. Le calme après la tempête, c’est comme ça que l’on dit, non ? Sauf que pour le calme, la prochaine fois, si tu pouvais te mettre d’accord avec le vent et qu’il ne se mette pas en grève en même temps que toi, ça nous arrangerait. Avoir investi trois bras dans un système météo à bord pour que le vent ne soit pas là, ça nous rend dingues, t’sais. La pétole, pire que la baston : c’est acté.
T’imagines, sans même prendre de champi, c’était l’hallu quand on voyait deux moutons[1] sur l’Océan, ça nous rendait même heureux…
Et puis, à la fin de cette semaine placée sous le signe de MétéIO France, on s’est tapé des grains. Non, pas des grains de riz, ça c’est fini, la bassine c’est du passé ; des grains, de vrais grains comme tu rencontres en mer. Alors là, sainte Mer, ils t’ont bien calmée, ceux-là. Tu te rends compte qu’après Il faut sauver Willy, c’est Willy et sa bande en personne qui sont venus nous prévenir de nous sauver… Reconnaissant, ce bon vieux Willy nous a escortés à l’entrée du premier déluge. Genre : « Allez-y, les gars, nous on vous laisse là… » La nature est ainsi faite. Toi, sainte Mer, tu t’es vu anéantir sous des trombes de flotte par un vent qui grimpait à 40 nœuds en moins de trois minutes alors qu’on était en train de faire sécher les culottes sur le bastingage : là, tu l’as bien bouclé. Ratatinée t’étais ! C’était beau vu d’en haut, si tu savais, mais bon sang que c’était dur. Humide. Un peu borderline. Y a (presque) pas eu de casse, mais franchement c’est un beau bazar ce qu’il se passe entre toi et le vent cette année… Je sais pas où vous en êtes en cette veille de week-end, mais faites un effort, parce que ça met le captain un peu de mauvaise humeur quand il sort à poil dans sa salopette Guy Cotten pour aller virer le tangon[2] à 2 heures du mat’ par 40 nœuds.
Je devais être un peu fatiguée parce que, pour nous réconforter, j’ai rien trouvé de mieux que faire un gâteau au yaourt, à 3 heures du mat’, avec l’huile de friteuse plutôt que l’huile de tournesol. J’ai dû confondre les bouteilles. Le gâteau est par conséquent passé par-dessus bord et repenser à l’odeur me donne la nausée.
Veille de l’arrivée, pour finir en beauté les 80 milles qui restent avant de se farcir un nouveau coup d’ouest, une fois n’est pas coutume, on termine cette somptueuse traversée par une nuit de… moteur. Joie dans les cœurs.
Et Tenerife la belle est apparue. Avec de la neige au sommet et mes tongs aux pieds.
Note pour plus tard : le Stugeron, y a definitely pas mieux… La bassine est quasi vide, et, tonnerre de Brest, ce que j’ai bien dormi…
Note 2 : les grains, c’est un peu comme les pochettes surprises de la Française des Jeux, tu sais jamais sur quoi tu vas tomber.
Sur ce, on va se coucher, histoire d’être en forme pour la colonie de vacances qui nous attend. Route du Rhum, dernière étape, ça continue.
[1] Non, je n’ai pas fumé la moquette, je parle bien des moutons : pas ceux que tu comptes la nuit, mais ceux que tu vois lorsque le vent fait écumer la crête des vagues. Quand tu vois du blanc sur du bleu, donc, c’est que ça commence à s’agiter dans la bergerie.
[2] Un tangon est un peu comme une deuxième bôme (en tout cas le nôtre fait la même taille que la bôme, je l’appelle la « machine de guerre »). C’est un espar qui sert à maintenir écartée la voile d’avant : souvent utilisé pour le spinnaker — voile de 100 m2 faite pour le vent arrière —, chez nous on s’en sert aussi pour le génois — la voile d’avant principale, de 45 m2.
J’AI MOINS D’APPÉTIT… QU’UN BARRACUDA
Entre deux turnovers de bateaux voyageurs, on a quand même réussi, cette année-là, à passer près de quarante-huit heures seuls à Spanish Point.
Ni une ni deux, on reprend les bonnes vieilles habitudes, et c’est en tenue « plutôt légère » que je décide d’aller nager pendant la sieste du captain. Certainement un sursaut de prise de conscience après toutes ces soirées feu de bois…
La patate à 100 m du bateau, elle sera très bien pour un petit tour d’horizon et un repérage d’éventuelles langoustes pour l’apéro. Je donnerai ensuite la position GPS des demoiselles au captain, qui ira achever le travail.
Sauf que.
Sauf qu’en arrivant sur la patate, j’ai pas vraiment eu le temps de repérer quoi que ce soit.
Puisque c’est moi qui ai été repérée. Par le boss du quartier. J’ai nommé LE barracuda d’1,80 m que l’on connaît bien par ici, mais qu’on préfère voir de loin.
Qu’à cela ne tienne, je fais le tour des cailloux par l’autre côté, il va bien avoir d’autres poissons-chats à fouetter et s’en ira sans demander son reste. Ça, c’est ce que je pensais. Car au-delà de s’intéresser un peu trop à moi, c’est aussi d’un peu trop près qu’il a décidé de faire connaissance.
Ok, ok, j’ai compris, c’est ton territoire, je m’en retourne à mon tas de ferraille. Le cœur battant à mille à l’heure (il faut bien ça), je fais (tranquillement) marche arrière, en marche arrière. Entendez par là que c’est à reculons que je décide de rentrer au bateau. Un œil sur le prédateur, un œil sur le navire, je palme, je palme, et je commence à ne pas vraiment la sentir, la promenade en tenue d’Ève, la tête hors de l’eau-dans l’eau-hors de l’eau, en marche arrière…
Mon garde du corps improvisé est désormais à 10 cm de mes palmes. En haut, en bas, il monte, il descend, en gardant ladite distance de sécurité de 10 cm (c’est peu, je le concède). Tout cela la gueule grande ouverte en claquant des dents, genre « j’te boufferais bien toute crue ». Digne du Petit Chaperon rouge.
Moi, un peu sous adrénaline, il faut bien l’avouer, je me dis que si je hurle (dans mon tuba), les vibrations sous l’eau lui feront peur. Qui ne tente rien n’a rien. J’avais (dans l’euphorie du moment) omis que les ouïes des poissons n’ont rien à voir avec le sens (l’ouïe) et que ces derniers, même avec un bon sonotone, n’entendent rien, sous l’eau comme sur terre… Ces tentatives (bruyantes et acharnées) n’ont eu d’autre effet que de le faire sourire davantage. Quant à moi, je me demandais depuis déjà 50 m comment je pourrais vivre avec une jambe en moins.
Mon concerto pour tuba a toutefois réussi à réveiller mon captain (enfin !), et il en faut quand il est à la sieste… Je vois donc l’annexe descendre du bateau[1], je sens que la fin (du cauchemar) est proche. Avec les vibrations du moteur, terrorisé, le barracuda va certainement retourner d’où il vient. Tu parles. Peur de rien. Ce n’est qu’une fois la main sur la poignée de l’annexe que je l’ai vu faire demi-tour précipitamment, et… je crois bien… avec un clin d’œil.
Vu la taille de la bête, on l’a finalement (le barracuda) baptisé Matthew-John, comme le douanier de Barbuda (2 m pour 130 kg) à qui (au coin du feu, lors d’une énième soirée pizzas) l’on a raconté ma mésaventure. Très sérieux, MJ (le vrai, donc) nous somme de le capturer, car, je cite : « Un barracuda agressif, on n’en veut pas ici. » Ouais, enfin, il est quand même chez lui, le monstre (le barracuda, pas MJ).
On n’aura qu’à l’appeler pour qu’il vienne le chercher, et il le partagera avec les villageois de Codrington (rapport à la ciguatera, hors de question qu’on le mange, nous autres Blancs à l’estomac fragile). J’aurais bien aimé, MJ, mais pour capturer un barracuda de la taille du captain, faut le matos, et c’est pas avec mon fusil à poisson rouge que je vais faire quelque chose. Ce que je gagnerais, peut-être, c’est un tour de ski nautique tracté derrière un barracuda…
L’histoire ne dit pas (mais elle le dit quand même) que le lendemain, alors que je racontais avec moult précautions (pour ne pas trop l’effrayer) ma rencontre de la veille à ma mère au téléphone (malgré tout affolée, à 7000 km de là, et qui m’interdisait déjà la baignade pour les quinze prochaines années), je vis passer tranquillement derrière le bateau, l’air de rien, le barracuda farceur, suivi d’un requin (un vrai) qui passa l’après-midi à me mater en train de bronzer. Non, ça, je ne lui ai pas raconté.
[1] La nuit, l’annexe (notre voiture des mers) est suspendue sur le côté du bateau, elle ne reste pas dans l’eau. À cause des algues. Et des voleurs. Une annexe de qualité (et surtout un moteur convoité) qui se promène derrière un bateau, la nuit, ça peut faire des envieux… Mais pas à Barbuda. Ici, donc, c’est pour que les algues ne poussent pas sur la carène qu’on la remonte tous les soirs.
Mon histoire
Fallait-il être folle pour tout plaquer et aller vivre sur un bateau en acier de dix mètres, d’autant plus lorsque l’on est malade en mer ?
Diplômée d’une école de commerce à vingt et un ans, rien ne me prédestinait à passer ma vie en mer. À l’époque, je vendais des maisons sur la presqu’île guérandaise, plutôt en talons qu’en bottes en plastique, et mon expérience maritime se limitait… au comptoir de l’école de voile.
Un jour, tout a basculé… Et si je partais pour quelques mois aux Antilles ? En bateau. L’idée paraissait absurde. Elle l’était probablement un peu.
Onze ans plus tard, je vis toujours en mer. Et malgré le mal de mer — qui n’a jamais disparu —, je ne suis jamais redescendue à terre.
Dans ce récit, j’avais envie de raconter ce que l’on ne montre jamais, l’envers du décor de la vie en mer : les transatlantiques, le golfe de Gascogne, les chantiers interminables, les galères, les tempêtes… mais aussi cette sensation de liberté que l’on finit parfois par trouver au milieu de l’Océan.
Entre journal de bord, mésaventures, autodérision et humour grinçant, je me moque autant de moi-même que du choix de vie pour lequel j’ai opté.
Je m’appelle Annabelle, j’ai trente-sept ans, je vis aujourd’hui aux Antilles à bord de notre nouveau voilier Wakatépé, et Pérégrinations maritimes d’un ciré jaune sur talons de 12 est mon premier journal de bord.
Le tome 2 est déjà en cours d’écriture, et, croyez-moi, les deux dernières années ont largement fourni la matière…
Bienvenue à bord !